70e anniversaire de l’obtention du droit de vote et d’éligibilité des femmes au Québec

Le 21 avril dernier, Élaine Hémond était invitée à prendre la parole à l’Assemblée nationale du Québec, à l’occasion de la commémoration du 70e anniversaire de l’obtention du droit de vote et d’éligbilité des Québécoises. Voici ce texte.

Monsieur le Premier ministre,
Mesdames et messieurs les ministres
Mesdames et messieurs les députés

Chers amis,

C’est avec émotion que j’ai accepté l’invitation de prendre la parole en ce 70e anniversaire de l’obtention du droit de vote et d’éligibilité des femmes au Québec.

L’honneur que l’on me fait n’est pas sans confirmer que tout n’est pas encore atteint en matière d’égalité politique entre les hommes et les femmes. En effet, si les élus ici présents, et la société dans son ensemble, considéraient vraiment accomplie la mission des Marie Gérin-Lajoie et Thérèse Casgrain, je ne serais sans doute pas devant vous aujourd’hui.

Pourquoi ai-je repris le bâton de pèlerin de ces illustres pionnières, il y a une quinzaine d’années ? C’est que je suis persuadée que l’égalité citoyenne ne sera atteinte qu’avec des assemblées parlementaires où l’on retrouvera femmes et hommes dans des proportions semblables.

Notre pourcentage honorable de 29 % de femmes, ici même à l’Assemblée nationale, ne doit pas nous faire oublier que ce taux stagne depuis de nombreuses années, que le palier municipal ne compte que 14 % de mairesses et que la présence féminine au parlement fédéral semble bridée autour de 20 %.

Oui, il y a encore des pas à franchir pour atteindre le réel partage du pouvoir politique entre les hommes et les femmes. Et, en 2010, il faut bien admettre que les énergies déployées en ce sens par une poignée de militantes, d’universitaires et d’élu-e-s n’ont pas encore donné les effets escomptés. Et pour cause…

Les réactions lues et entendues dans les médias ou directement acheminées aux porteuses du dossier ne sont pas sans rappeler les propos cyniques et méprisants dont furent l’objet les prétentions d’égalité des suffragistes du siècle dernier, voire l’ensemble des femmes.

Et pourtant, je reste persuadée que, parmi nous, de nombreux visionnaires travaillent dans le même sens que je le fais avec mes collègues du Centre de développement femmes et gouvernance.

Ainsi, des élus courageux osent nommer des instances paritaires (je pense à vous M. Charest); certains dirigeants d’institutions publiques ne manquent pas une occasion de rappeler l’importance de soutenir l’élection de femmes (je pense à vous M. Marcel Blanchet, directeur général des élections du Québec); plusieurs dizaines de membres de la fonction publique ou de groupes de terrain travaillent, tous les jours, à imaginer des solutions efficaces… qui respectent notre tradition parlementaire britannique, peu portée sur les règles contraignantes. Un défi de taille !

En 2010, ces personnes et plusieurs organismes sont donc, à leur manière, des visionnaires sociaux qui marchent dans les pas de Marie Gérin-Lajoie.

Être capable de voir au-delà des images souvent biaisées, et parfois sexistes, projetées par les médias ; aller au-delà des perceptions rassurantes, même anesthésiantes, portées par certaines statistiques, notamment en termes de diplomation des femmes ; et, surtout, ne pas se satisfaire des progrès accomplis depuis cinquante ans : voilà ce qui caractérise les véritables avant-gardistes.

Ces avant-gardistes, ce sont ceux et celles qui souhaitent ancrer dans les faits l’impressionnant modus vivendi québécois de l’égalité, né ici même dans la douleur le 25 avril 1940.

La trop grande discrétion de ces avant-gardistes n’est, à mon avis, pas étrangère à la veille fort bien organisée des résistants à l’égalité de fait, ceux (et celles) qui, on doit le reconnaître, voient leurs prérogatives personnelles, professionnelles ou politiques, directement ou indirectement menacées par le paradigme et les pratiques de l’égalité tous azimuts. Il est peu probable que ces résistants au progrès soient nombreux dans les rangs des élus de l’Assemblée nationale.

J’en veux pour preuve le nombre d’élus provinciaux de tous les partis qui, au fil des ans, ont aiguillé des recrues féminines vers les Écoles Femmes et Démocraties, tenues depuis 2004.

Plus de 300 Québécoises motivées par l’engagement politique ont, en effet, suivi des sessions d’accompagnement et de formation préparatoires à une candidature à différents paliers : scolaire, municipal, provincial et fédéral. Ce nombre déjà impressionnant exclut pourtant bon nombre de candidatures à cette école qui ont dû être refusées faute de place, ou parce que leur dossier ne démontrait pas un engagement politique ou citoyen suffisamment avancé.

En effet, l’objectif de cette École était, et est encore, d’accompagner les femmes sur le tremplin politique. Au printemps 2009, un sondage mené auprès des participantes des cinq premières années, faisait état que 60 % de ces femmes avaient, d’une manière ou d’une autre, donné suite à leur projet démocratique. Comment ? En se présentant à une investiture ou à une élection et, dans plusieurs cas, en étant élues. À titre indicatif, le 1er novembre dernier : des quelque 71 participantes aux Écoles Femmes et Démocratie qui se sont présentées aux élections municipales, plus de la moitié ont été élues : 12 sont aujourd’hui mairesses, et 25 sont conseillères.

Les Écoles Femmes et Démocratie font partie des nombreuses réalisations imaginées et mises en œuvre au Québec depuis une dizaine d’années. Il y a aussi du mentorat, et certaines personnes ici présentes agissent, je le sais, comme mentors auprès d’aspirantes candidates ; il y a aussi les Club des Next qui fleurissent petit à petit, proposant aux femmes des formules inédite de co-développement.

Ces formules qui se fondent sur l’andragogie et le nécessaire réseautage des femmes, comme des hommes, suscitent beaucoup d’intérêt à l’étranger. D’ailleurs, je consacre mes énergies de fin de carrière à déployer à l’international les expériences, et surtout l’approche, développées au Québec.

Étonnamment, je constate parfois que nos succès sont davantage reconnus hors de nos frontières. Tenus ici à bout de bras par des battantes, dont je fais partie, ces initiatives semblent perçues comme bien suffisantes pour l’instant. Et l’on tend à laisser aux femmes elles-mêmes la responsabilité de franchir les embûches, encore très présentes, qui les séparent d’une élection. Ces embûches sont souvent bien sûr familiales, mais elles sont aussi financières et systémiques, reliées à un milieu aux règles concoctées par et pour des hommes. Malgré les progrès du dernier demi siècle qui a vu de nombreuses femmes accéder à l’assemblée nationale, les avancées sont lentes et je salue avec admiration les quelque 100 femmes qui, à la suite de Claire Kirkland ont franchi la porte du Salon bleu et œuvré à la gestion démocratique du Québec.

Malgré la détermination de ces femmes et l’évidente volonté de la société québécoise de voir davantage de femmes aux postes élus, au Québec rien n’est encore ancré dans les textes et dans les pratiques des partis.

La place que le Québec veut donner à une mixité égalitaire en politique n’a rien d’officiel et de permanent.

Au contraire, le Québec qui était dans le peloton de tête en matière de féminisation de son assemblée parlementaire en 1998 (12e s’il avait figuré au palmarès de l’Union interparlementaire) est maintenant devancé par plus de 26 pays ou États.

Il sera de plus en plus difficile de laisser sur les seules épaules des femmes le fardeau de l’accroissement du nombre d’élues féminines, sans renier le 3e Objectif du millénaire décrété par l’ONU. En 2005, cet objectif mettait, entre autres, à l’agenda international le partage du pouvoir politique entre les hommes et les femmes. L’égalité décisionnelle était alors présentée comme l’une des clés du développement humain et économique de la planète tout entière.

Je m’en voudrais de vous retenir plus longtemps avec ce plaidoyer qui n’est pas des plus populaires en 2010. Cependant, la mariée était trop belle. Et en ne profitant pas de cette tribune pour rappeler que la mission des Marie Gérin-Lajoie, Thérèse Casgrain et Claire Kirkland n’est pas encore tout à fait réalisée, je me serais sentie infidèle à ces pionnières.

En effet, la chance que j’ai de m’adresser à vous aujourd’hui n’est pas tombée du ciel ou issue de l’air du temps. Cette opportunité, et la crédibilité que me manifeste l’Assemblée nationale, sont le fruit direct de la détermination, des actions et de l’intelligence des battantes qui, depuis un siècle, ont porté, au Québec et ailleurs, la valeur désormais reconnue de l’égalité sociale, citoyenne et politique des humains des deux sexes.

En terminant, je rappellerai que l’un des arguments servis au début du siècle dernier par les opposants au « bill sur le suffrage » était que les femmes elles-mêmes ne souhaitaient pas exercer leur droit de vote. En 2010, l’argument que les femmes ne s’intéressent pas à la politique et ne veulent pas se faire élire nous est aussi servi presque tous les jours.

Confortant le statu quo actuel et l’approche du laisser faire, cette affirmation est, entre autres, démentie par le nombre de femmes qui souhaitent participer aux Écoles Femmes et Démocratie.

Oui, les femmes s’intéressent à la politique autant que les hommes. Oui, les femmes ont, au fil des dernières décennies, acquis confiance en leur jugement ainsi qu’en leurs capacités démocratiques et autres.

Si le Québec affirme officiellement le besoin qu’il a d’elles, à toutes les instances politiques ; s’il accepte qu’elles influent sur l’approche encore trop guerrière de la politique ; si les partis, qui sélectionnent nos candidats et candidates, acceptent de se faire des alliés de l’égalité : il est clair que le Québec s’inscrira dans l’héritage de Marie Gérin-Lajoie. Il est évident qu’il continuera à inspirer le monde entier avec sa culture de l’égalité qui, malgré un bastion politique masculin encore présent, assure cette qualité de vie dont les hommes et les femmes jouissent au Québec.

Merci.